Exécuteur 14

Distribution:

Une pièce d’Adel Hakim, mise en scène par Tatiana Vialle avec Swann Arlaud et Mahut.

Lumières: Christian Pinaud

Scénographie: Chantal de la Coste

INTENTIONS:

J’ai appris très tard que mon père avait fait la guerre d’Algérie et que beaucoup de ses démons venaient de là. Il n’en avait jamais parlé. C’est quand mon fils aîné a eu dix-huit ans que j’ai réalisé que c’était à peu près l’âge de son départ pour l’Algérie et que j’ai commencé à me questionner sur ce que la guerre fait aux hommes, et aux femmes d’ailleurs, d’une autre façon, de quelle manière elle bouleverse la vie des gens, modifie les comportements, réveille en nous l’inhumain. Mais je pense que l’obsession de la guerre a toujours été en moi, alimentée par le silence de mon père.

Nous avons découvert, Swann et moi, Exécuteur 14, il y a presque trente ans. C’était au théâtre des quartiers d’Ivry avec Jean-Quentin Chatelain, Adel Hakim avait fait la mise en scène. Dans un décor de fin du monde nous assistions à la confession déchirante d’un homme, le dernier survivant d’une guerre civile, un « adamite » qui tentait face à nous de remettre sa mémoire en ordre, de retracer le fil de son existence et de comprendre comment avait commencé la guerre contre ses frères, les « zélites ». Son enfance d’abord, plutôt heureuse, mais pendant laquelle naissent des tensions entre les deux clans, puis le déclenchement du conflit, ce moment où appartenir à l’un ou à l’autre camp devient une tache dont on ne peut se débarrasser. Ensuite son apprentissage de la vie en temps de guerre : comment sortir dans la rue sans tomber sous les balles ennemies, trouver à manger, se promener dans les zones interdites, danser sur les ruines, jusqu’à ce point de bascule où la tragédie qui le touche personnellement le plonge dans la solitude et l’amène à se joindre aux miliciens de son clan, à se transformer en guerrier fanatique.

Comment passe-t-on de l’indifférence à la haine ?

Ce spectacle m’a bouleversé. Il fait partie des quelques spectacles inoubliables qui ont fondé mon désir de mise en scène.

Écrite en 1990, pendant la guerre du Liban, la pièce n’est cependant pas prisonnière d’un contexte historique, ni géographique. Son universalité m’a frappée en redécouvrant le texte lu par Swann et j’ai immédiatement eu le désir de la mettre en scène. Outre qu’il m’a semblé qu’il était important de faire entendre à nouveau cette voix, qui loin d’avoir vieilli, était plus que jamais d’actualité, j’ai senti que Swann allait lui donner une nouvelle vie, que le mélange de fragilité, d’émotion et de dureté qu’il proposait, apportait une modernité évidente et soulignait la contemporanéité de la langue d’Adel Hakim, un langage universel, et musical, comme du rap.

Le percussionniste Mahut a composé la musique du spectacle qu’il joue en direct. Ainsi s’instaure un dialogue entre texte et musique qui contribue à entraîner le spectateur dans un voyage sensoriel au plus profond de la tête d’un guerrier.
La musique rythme le spectacle, elle suspend, ralentit ou accélère l’action. Dans le même temps, elle opère une sorte de gros plan sur le drame intérieur vécu par le personnage, souligne ou suggère les émotions qui l’habitent comme la lumière sera le reflet de l’état du monde extérieur.
L’acteur et le musicien, deux solitudes qui dialoguent sur scène et se renforcent l’une l’autre.

Pour la scénographie, nous avons décidé d’assumer la théâtralité. Pas de décor réaliste, nous utiliserons principalement des objets de théâtre. Au sol, le dessin à la craie de la topographie mentale du personnage. Seul rappel de la guerre, un mirador qui pourrait être une tour lumière, deviendra un ultime refuge.

La contemporanéité des thématiques traitées, l’universalité du propos et le langage inventé par Adel Hakim font de ce texte une tragédie moderne qui après la crise que nous traversons, les expériences de solitude imposées à beaucoup d’entre nous par le confinement, devrait résonner encore plus fort.

Tatiana Vialle